Garder le silence

Garder le silence est un court texte d’une quinzaine de minutes, publié en septembre 2020 aux éditions Théâtrales Jeunesse.
Un groupe de jeunes s’interroge sur la nécessité de la parole et expérimente le silence.
Le recueil Troisième regard – saison 2 rassemble huit textes commandés par le collectif Troisième bureau (Grenoble).

« Lettre à moi lycéen », postface au texte :

Tu es collégien, lycéen, dans les années 90. Tu parles pour te cacher, passer pour un autre, amuser la galerie. Tu prends la parole pour la première fois de ta vie. Tu n’aimes pas les accents que prend ta voix, tour à tour trop pédante, trop sûre d’elle, ou bien qui bafouille et n’aligne pas trois idées. En cours de français tu es nul en argumentation, et tu ne parviens pas à articuler une phrase ou une pensée politique. Comme tout le monde tu veux des frites à la cantine et des services publics dans les petites villes, même si tu ne sais pas ce que ça veut dire. Un jour de grève nationale ce n’est rien de plus que l’occasion de pirater quelques heures de cours. Tu passes pour engagé à peu de frais, il suffit de se faire élire délégué de classe. Tu ne sais pas que les cours d’histoire pourraient te parler du présent autant qu’ils parlent du passé.
Tu habites au bout de la terre, dans un triangle géographique que la mer referme sur deux côtés. Le grand fracas du monde commence à peine à te parvenir. Il fait le son d’une radio très lointaine et qui mettra plusieurs années à se rapprocher de toi. Dans tout ce raffut, ton attention est retenue de temps en temps par des cris de guerre et de pleureuses, ou des musiques américaines et coléreuses, mais tout ça vient d’ailleurs. Au plus proche de toi, il semble ne pas y avoir de stations de radio, juste du bruit blanc, un grésillement, et tu ne prends pas la peine de tourner le bouton. Tu traverses l’adolescence dans un monde, entre autres, thermo-industriel, extractiviste, productiviste, consumériste, court-termiste, inégalitaire, post-colonial, mais tu n’as jamais entendu un seul de ces mots-là, alors tu crois que tout est comme il doit être, que rien ne peut être changé, et même que tout ça ne porte qu’un seul nom, qui est la force des choses.
Tu parles à tort et à travers mais tu rêves secrètement d’une grève de la parole. Comme on peut rêver d’une grève de la faim. Une grève pour s’approcher de l’extrême, d’un bord. Ce serait comme comprendre tout à coup ce que dit la radio. Et voir ce qui se passerait alors.